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Diplomatie culturelle,diplomatie publique …qu’est-ce que le gouvernement français communique en rapport avec le monde musulman ?

L’image des musulmans en France se détériore. Le mois d’octobre 2012 IFOP réalise un sondage sur l’islam pour le Figaro (publié le 24 octobre)[1]. Il en ressort  que pour la majeure partie des interviewés,ce qui caractérise l’islam serait le rejet des valeurs occidentales (28%) et le fanatisme (19%). De même,ceux qui considèrent qu’une communauté musulmane en France est plutôt une menace pour l’identité française sont beaucoup plus nombreux (43%) que ceux qui considèrent que cette présence est un facteur d’enrichissement culturel pour la France (17% ),40% ne considérant ni l’un ni l’autre.

Si on voit la « diplomatie culturelle » comme une « diplomatie » donc une négociation des buts de la politique étrangère par l’entremise de la culture,il faut se rapporter aux buts de la diplomatie pour apercevoir les buts de la diplomatie culturelle. Et,les buts de la diplomatie …représentent un spectre large,avec,d’un côté,la vision réaliste et de l’autre côté la vision idéaliste. Du côté réaliste,on peut prendre,par exemple,Raymond Aron,selon lequel le but de la diplomatie serait de  garantir les intérêts d’un pays donné par la négociation. Parmi les idéalistes,le président américain Woodrow Wilson considérait que les relations internationales devaient être harmonieuses et pacifiques,obéissant à des règles communes de droit international (et s’éloigner donc de la seule loi souveraine de l’intérêt national).

Le brillant diplomate polonais Adam Czartoryski (1770 – 1861) contribue,lui,au-delà les siècles,par une vision plus équilibrée de la diplomatie :pour lui,le but de la diplomatie est de considérer «l’utile et le profitable,sans égard pour le vrai et le juste»[2].

Dans la vision idéaliste,des relations harmonieuses et pacifiques (entre le monde occidental et le monde musulman,dans le cas que nous analysons) sont,à l’évidence,dans l’intérêt de tous.

Dans la vision la plus réaliste,les intérêts à défendre par la France varient bien-sûr d’un pays musulman à l’autre et sont surtout négociés avec les différentes  factions musulmanes au pouvoir. Mais ces intérêts seraient difficilement atteignables en situation de conflit. La sécurité par le non-conflit est censée donc faire partie des intérêts nationaux de la France dans la relation avec le monde musulman.

Grâce au procès d’émancipation en cours dans les pays musulmans la démocratisation du pouvoir sera un phénomène de plus en plus ample et l’image d’un pays au niveau de cette population gagnera une importance croissante.

La communauté musulmane en France est la plus importante d’Europe. Il est tout à fait normal qu’un pays musulman prenne en compte,dans son attitude envers la France,la politique que le gouvernement français mène à l’intérieur du pays vis-à-vis de la communauté musulmane.

Si on parle de la diplomatie culturelle classique,telle que la France la comprends,on peut regarder les actions[3] de l’opérateur culturel du Ministère des Affaires étrangères,l’Institut Français[4] (Cultures France jusqu’en 2011) :dans ce siècle qui a commencé,deux actions ont été dédiées aux pays musulmans :Djazaïr,une saison algérienne (janvier 2003 à décembre 2003) et la Saison de la Turquie en France (juillet 2009 à mars 2010). Deux actions de cette envergure,dans douze ans. La région prioritaire pour l’institution a été l’Europe de l’Est avec 7 pays (Hongrie,Pologne,Lettonie,Arménie,Russie,Estonie,Pologne,Croatie),suivie par Asie (Chine,Corée,Thai,Japon),Amérique du Sud (Brésil,Caraïbes,Thaïlande),Europe de Nord (Islande,Finlande,Pays-Bas),Amérique de Nord – Canada.

Plusieurs actions leurs ont été dédiées dans une période critique des relations avec un pays musulman proche,l’Algérie :de 1994 à 1995,plusieures agressions à l’adresse de la France (assasinats,prise d’otages en Algérie,attentats à la bombe en France) sont atribuées au GIA algérien (le Groupe islamique armé).

Les échanges culturels avec les pays musulmans se poursuivent cependant:Saison tunisienne en 1994-1995,Printemps palestinien en 1997,Saison jordanienne en 1997,« Horizons partagés » avec l’Egypte,en 1997-1998,le « Temps du Maroc » en 1999.

Crise ne rime pas toujours avec raréfaction des relations culturelles!

Dans le même domaine de la diplomatie culturelle,si on regarde les invités au Salon du livre de Paris,on peut observer qu’aucun pays musulman n’a été invité depuis sa création. En 2010,à l’occasion des 30 ans d’existence du Salon,30 auteurs étrangers sont invités,à côté de 30 auteurs français. Parmi ces trente auteurs étrangers,cinq auteurs seulement viennent des pays musulmans :Bugul Ken (Sénégal),El Aswany Alaa (Egypte),Gürsel Nedim (Turquie),Khadra Yasmina (Algérie),Nadji-Ghazvini Firouz (Iran).

En 2008 c’est la littérature israélienne qui est invitée au Salon du Livre de Paris. Le déroulement de cette édition est perturbé par l’appel au boycottage lancé par plusieurs pays arabes,le Liban,la Tunisie,l’Algérie,le Maroc,l’Arabie saoudite,le Yémen,ainsi que l’Union des écrivains palestiniens. Ils entendent dénoncer ainsi la politique d’Israël contre le peuple palestinien. Une alerte à la bombe a eu lieu le dimanche 16 mars qui contraint les organisateurs à l’évacuation totale du Salon.

Le Salon du Livre de Paris est organisé par le Syndicat national de l’édition qui regroupe 580 maisons d’édition. Parmi les partenaires institutionnels du Syndicat il y a le Ministère de la Culture,le Centre national du livre (qui est un établissement public du Ministère de la Culture) et le Ministère des Affaires étrangères.  Le Salon du Livre lui-même a parmi ses partenaires officiels L’Institut Français. Il y a des raisons à croire que ces institutions partenaires peuvent avoir un mot à dire dans la décision concernant les pays invités du Salon. Pourquoi ce mot à dire (des institutions dédiées à la diplomatie culturelle comme l’Institut Français et le Ministère des Affaires étrangères avec ses Directions spécifiques) ne serait-il pas du champ lexical de la diplomatie culturelle,  qui comprend égalemment des termes comme pouvoir d’influence ou diversité culturelle ?

La diplomatie culturelle de la France est,avant tout,une diplomatie d’influence.  Les Algériens,les Egyptiens,les Iraquiens sont censés nouer un bon rapport avec la France à travers les produits et les actions culturelles proposés dans les Instituts Français de ces pays respectifs. Des produits et des actions culturelles qui sont censés donc induire une attitude positive (des musulmans donc,dans le cas que nous analysons) à l’égard de la France.

Influencer les attitudes – est donc un but de la diplomatie culturelle,surtout dans la période contemporaine,quand la personne a les moyens non pas seulement de consommer et d’admirer,mais d’agir aussi.

Dans cette ligne de raisonnement,les mesures de politiques intérieure d’un Etat peuvent avoir à faire avec la diplomatie culturelle dans la mesure où un musulman d’un pays étranger à la France peut se sentir concerné par la politique que l’Etat français mène par rapport à la communauté musulmane Française et adapter son attitude par rapport à la France en fonction de cela.

Le 1er novembre 2012,le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu faisait une visite à Toulouse pour participer à une cérémonie commémorative des quatre victimes juives de l’islamiste fondamentaliste Mohammed Mérah. Il ferme son discours en chantant « Am Yisrael Hai » ( « Israël est vivant ») dans la présence du président de la République Française,François Hollande. Un geste qui peut avoir plusieurs grilles de lecture dans les rangs de ceux du milliard et demi de musulmans dans le monde qui ont eu connaissance de cette visite conjointe à Toulouse :il voulait dissuader la répétition de tels actes terroristes contre une communauté en France (dans ce cas,celle juïve);mais aussi il cautionnait les buts et les méthodes de l’état Israël par rapport à la Palestine. Ce qui n’était pas censé générer des pensées positives,pacifiques et apaisantes dans l’esprit des musulmans dans le monde par rapport à la France.  De nos temps,surtout,quand ces pays sont dans l’effervescence d’une émancipation libertaire.

Ce que le gouvernement communique par rapport à des communautés étrangères en France peut avoir à faire avec la diplomatie culturelle puisque c’est l’attitude des citoyens de l’état d’origine qu’on peut influencer.

Les Etats-Unis sont concernés le plus par cet aspect de la relation avec une communauté dont des membres ont perpetré des attaques meurtriers à son encontre.

Il y a une grande différence entre la diplomatie culturelle française et celle américaine :la diplomatie culturelle américaine est surtout une diplomatie publique :la préoccupation majeure du gouvernement américain en matière de diplomatie culturelle est de communiquer :il veut expliquer,faire compréhensible et acceptable les actions (militaires surtout) que les Etats-Unis mènent dans le monde.

Après le 11 septembre 2001,les Américains sont préoccupés de montrer que la guerre contre le terrorisme n’est pas une guerre contre l’Islam. Des efforts qui ont mené à l’obtention par le président Obama du Prix Nobel de la paix en 2009, »pour ses efforts extraordinaires en faveur du renforcement de la diplomatie et de la coopération internationales entre les peuples ». Bien sûr,ça peut choquer,dans un discours de réception du prix Nobel de la paix un argumentaire de la guerre juste. Mais ce prix est peut-être le résultat de cet effort de communication des Etats-Unis à l’adresse du monde musulman.

Les faits ne parlent peut-être pas assez d’eux-mêmes. Les paroles prouvent,elles-aussi,leur utilité. La France,contrairement aux Etats-Unis,a soutenu l’admission de la Palestine à l’UNESCO et à l’ONU et tout de même l’image de la France s’érode dans le monde musulman . Barak Obama a reçu le prix Nobel de la paix dix jours après avoir décidé l’envoi de 30 000 soldats supplémentaires en Afghanistan.

Le gouvernement fait déjà de la diplomatie publique quant à sa politique étrangère dans le sens où il essaie de communiquer sur ses decisions de politique étrangère :un programme « le Quai d’Orsay hors les murs »vise à mieux faire connaître la politique étrangère de la France. Dans cet esprit,le ministre des affaires étrangères a fait un discours sur la politique étrangère de la France à l’École Normale supérieure,le 5 février 2013,le porte–parole du Ministère des affaire étrangères Philippe Lalliot donne une conférence sur le même sujet devant les étudiantes de l’Université de Nantes,le 21 février 2013.

Mais le gouvernement communique beaucoup moins,d’une manière organisée,à l’adresse du monde musulman.

Le réseau d’Instituts Français dans le monde est,pour la France un instrument puissant et précieux de diplomatie culturelle.

S’adresser à un public étranger,établir un lien culturel avec lui,n’est pas,toutefois,une action confinée à un Institut cultuel.

Oana Barsan

 

 

 

 

 


[1] http://www.ifop.com/?option=com_publication&type=poll&id=2028

[2] Adam Czartoryski,Essai sur la diplomatie,Les Editions Noir sur Blanc,2011.

[3] les actions dédiées au dialogue culturel :festivals,saisons,années.

[4] http://www.institutfrancais.com/fr/festivals-saisons-annees-culturelles-archives

 

 

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