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Les moments forts de la diplomatie culturelle en 2011 (1)

Le vote en faveur de l’adhésion de la Palestine à l’UNESCO –une victoire de la diplomatie culturelle

 

La nouvelle présence de la Palestine dans l’un des organismes importants du système ONU (le vote du 31 octobre 2011 par lequel son statut de membre entier de l’UNESCO est reconnu) a des chances pour qu’elle soit plus qu’un (heureux) événement ponctuel dû à un degré plus ou moins élevé au hasard. Elle est indéniablement liée  aux mouvements d’émancipation des populations des pays arabes musulmans (de 2010-2011)  dont le conflit israélo-palestinien pourrait être une clé;elle peut  être surtout une étape importante vers la création d’un état palestinien.

Le vote du 31 octobre 2011 au siège de l’UNESCO,à Paris,est l’expression d’un nouveau positionnement des acteurs sur la scène internationale dû à un nouveau rapport de forces.

Parmi les pays qui ont dit « oui »,on peut voir quatre des dix premières économies mondiales (Chine,France,Espagne,Inde),onze des pays appartenant à l’Union Européenne,des pouvoirs émergents comme Argentine,Brésil,Fédération Russe,Afrique du Sud,Arabie Saoudite,Turquie,Indonésie.

Dans les 52 abstentions il y a trois des premières économies mondiales (parmi lesquelles,surtout,l’abstention du Royaume-Uni est révélatrice),onze autres pays de l’Union Européenne et des pouvoirs émergents comme le Mexique et la Corée du Sud.

Le positionnement dans un camp différent de celui des Etats-Unis des pays qui ont dit oui et aussi de ceux qui se sont abstenus marque encore une fois le passage déjà consommé du monde unipolaire (où l’unique pôle c’était les Etats-Unis) à un monde multipolaire.  Les BRIC,les nouvelles puissances mondiales (Brésil,Russie,Inde,Chine) ont dit « oui »,une nouvelle marque de désolidarisation des Etats-Unis.

Si on regarde les 14 « non »,on peut voir cinq membres de l’Union Européenne,deux des premières économies mondiales (Etats-Unis et Canada),un pouvoir émergent (Australie),Israël et cinq états de sensibilité anglo-saxonne,de l’Océan Pacifique ou Amérique centrale.

Ce n’est peut-être pas hasardeuse la présence parmi ses 14 « non »,de pays qui ont fait partie de l’UNSCOP (United Nations Special Committee On Palestine),comité créé par l’ONU,en 1947,pour élaborer un plan de partage de la Palestine. Il y avait,en 1947,parmi les 11 pays de l’UNSCOP :l’Australie,le Canada,les Pays-Bas,la Suède,la Tchécoslovaquie.

En ce qui concerne la République Tchèque,la coopération militaire avec les Etats-Unis est,très probablement,une autre explication de ce vote :Washington a annoncé le projet de déployer,en 2015,de missiles SM-3 en Pologne et en République tchèque,dans le cadre d’un nouveau projet de défense anti-missile en Europe).    

Pour ce qui tient à l’Allemagne,son partenariat stratégique avec les Etats-Unis,du temps de la guerre froide,le partenariat militaire et économique actuel y sont pour quelque chose. L’Allemagne est resté,après la chute du mur de Berlin,le pays européen avec la présence militaire américaine la plus nombreuse. La plupart des militaires américaines se trouvent en Bavière et dans le Bade-Würtemberg,ancien secteur d’administration américain hérité du partage du pays entre les puissances victorieuses en 1945. Les bases aériennes de Ramstein et Spangdhalem ont servi à l’offensive contre l’Irak et Heidelberg abrite depuis 1967 le commandement des forces américaines en Europe[1]. Economiquement,les Etats-Unis sont le second partenaire économique de l’Allemagne,après la France.

Ce qui peut donner plus à penser dans ce positionnement de l’Allemagne est le fait que,en tant que moitié du moteur européen,avec la France,elle n’a pas les mêmes options stratégiques que cette dernière,ce qui peut fonder le manque de convergence au sein de l’Union Européenne.

Le vote négatif ou l’abstention des pays de l’Europe centrale,de l’Est,des Pays baltes ou Nordiques n’est,lui non plus,pas très étonnant,en connaissant les nouvelles modes pro-américaines des pays de l’Europe centrale,de l’Est ou baltes (dues aussi à l’expansion de l’OTAN dans ces directions) ou le conservatisme des Pays nordiques.

Graeme Bannerman[2],un ancien officiel du Département d’Etat américain a souligné que “la crédibilité des Etats-Unis dans le monde arabe a diminué beaucoup dans les dernières années »,provoquant “une immense dégradation du rôle des Etats-Unis”[3].  Il a exprimé aussi sa conviction que la décision de l’Autorité Palestinienne de chercher de la reconnaissance auprès des Nations Unies met en question le leadership américain lié aux efforts de paix dans la région. “Notre capacité d’influencer est plus réduite aujourd’hui qu’à aucun autre moment dans les dernières 35 années” [4].

Le bénéfice immédiat de l’entrée de la Palestine à l’UNESCO – le fait qu’elle pourra solliciter l’inclusion des lieux saints sur des territoires palestiniennes occupés par Israël sur la liste du patrimoine culturel mondial de l’UNESCO – va se traduire par une sorte de protection internationale de ces sites et donc de quelques fragments de l’identité culturelle palestinienne.

Sur le long terme,et contre le scepticisme général,notre conviction est que cette entrée de la Palestine à l’Unesco,sur le fond du repositionnement des acteurs sur la scène internationale va déboucher sur une reconnaissance encore plus étendue de l’Etat palestinien,ce qui va rendre les frontières de son état encore plus solides.

Les événements d’émancipation des pays arabes réunis sous la dénomination de « Printemps Arabe » ont été le facteur essentiel qui a ouvert cet horizon.

Alain Gresh,dans son article du Monde diplomatique de mars 2011 « Ce que change le réveil arabe » entrevoit un lien entre le courant des révoltes arabes et le conflit israélo-palestinien :

« La différence majeure avec le Proche-Orient d’aujourd’hui [l’autre terme de comparaison étant l’Indonésie de mai 1998 et la manière dont Washington avait su s’adapter à la chute de la dictature de Suharto] tient à la Palestine,dont de nombreux observateurs croient,à tort,qu’elle est devenue secondaire pour les manifestants. Au Caire,ce sont les organisateurs qui ont volontairement banni tout slogan antiaméricain et anti-israélien,ayant décidé de se concentrer sur un seul adversaire,le régime ;un souhait compris par tous. Mais,après la chute de M. Moubarak,lors de la gigantesque célébration de la victoire,le 18 février au Caire,les manifestants ont massivement repris des slogans sur la libération de Jérusalem.

Pendant des décennies,les Etats-Unis ont pu soutenir quasi inconditionnellement Israël sans avoir à en payer le prix — sinon leur impopularité auprès de la « rue arabe »,dont ils se moquaient —,les dirigeants arabes restant des alliés fidèles. Cette période s’achève. On avait déjà pu entendre,en mars 2010,le général David Petraeus,alors chef du Commandement central des forces américaines (Centcom),affirmer : « La colère arabe sur la question palestinienne limite la puissance et la profondeur de nos relations avec les gouvernements et les peuples de cette zone et affaiblit la légitimité des régimes modérés dans le monde arabe[5]. »

Sur la scène américaine,James A. Baker III,secrétaire d’état pendant l’administration Reagan,(1989-1992),en parlant à l’Institut Américain pour la Paix (US Institute of  Peace)[6],observait que le Printemps Arabe a le potentiel “de redessiner le paysage politique et social dans le Moyen Orient d’une manière imprédictible »[7]. Il avertissait,aussi,que sur le court-terme,ces évènements peuvent rendre les choses plus compliquées parce que plus difficiles les démarches des leaders arabes d’engager des négociations de paix avec Israël. Il précisait,néanmoins,pour le long terme,« que Le Printemps Arabe devrait être bénéfique pour la région,surtout si cela mène à l’installation de la démocratie,des droits de l’homme,de la stabilité économique et de la justice sociale »[8].

Dr. John Mearsheimer,professeur de sciences politique à l’Université de Chicago et co-auteur du livre  The Israel Lobby and US Foreign Policy disait au Centre Palestinien de Washington,le 4 novembre 201,que les Etats-Unis sont désormais «manifestement en grande difficulté» dans le Moyen-Orient et la situation est peu susceptible de changer,« si c’est le cas, il sera pour le pire ». Il a ajouté que le printemps arabe qui balaie maintenant toute la région représente « un changement radical » [9] en raison des conséquences pour les Etats-Unis,surtout si la démocratie se répand dans la région.  »Ce qui importe ici est que l’opinion publique dans le monde arabe va avoir un impact beaucoup plus grand qu’il a eu dans le passé », ce qui implique que les dirigeants arabes ne seront plus en mesure de se protéger de leurs peuples.

Ce qui aura des suites aussi sur les relations avec les Etats-Unis. Les Etats-Unis (dont le bras armé dans le Moyen Orient est Israël) étaient habitués à discuter avec les leaders;le pouvoir dont les sociétés civiles de ces pays sont en train de s’investir vont rendre les efforts des Etats-Unis à imposer leur vues encore plus difficiles.

Il y a des raisons pour regarder d’un œil plus confiant les démarches de la Palestine vers la création d’un Etat palestinien,démarches qui ont marqué un très bon point lors de l’admission de la Palestine à l’UNESCO,une victoire de la diplomatie culturelle.

Oana Barsan

 

 

 


[2] le 2 novembre 2011,à Washington,dans le cadre de la conférence « Twenty Years After Madrid: Lessons Learned and the Way Forward for Arab-Israeli Peacemaking, »

[3] En original:“U.S. credibility in the Arab world has fallen dramatically in recent years”,causing “a huge degradation of the U.S. role.”

[4] En original “Our ability to influence is limited today more than at any time in the last 35 years”

[5] Témoignage devant le Sénat américain,16 mars 2010.

[6]Le 2 novembre 2011,à Washington,dans le cadre de la conférence « Twenty Years After Madrid: Lessons Learned and the Way Forward for Arab-Israeli Peacemaking, »

[7] En anglais:“to rearrange the political and social landscape in the Middle East in unpredictable ways”

[8] the Arab Spring should “benefit the region,particularly if it leads to the spread of democracy,human rights,economic stability and social justice”

[9] « sea change » en original

 

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