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Diplomatie culturelle,diplomatie publique …qu’est-ce que le gouvernement français communique en rapport avec le monde musulman ?

L’image des musulmans en France se détériore. Le mois d’octobre 2012 IFOP réalise un sondage sur l’islam pour le Figaro (publié le 24 octobre)[1]. Il en ressort  que pour la majeure partie des interviewés,ce qui caractérise l’islam serait le rejet des valeurs occidentales (28%) et le fanatisme (19%). De même,ceux qui considèrent qu’une communauté musulmane en France est plutôt une menace pour l’identité française sont beaucoup plus nombreux (43%) que ceux qui considèrent que cette présence est un facteur d’enrichissement culturel pour la France (17% ),40% ne considérant ni l’un ni l’autre.

Si on voit la « diplomatie culturelle » comme une « diplomatie » donc une négociation des buts de la politique étrangère par l’entremise de la culture,il faut se rapporter aux buts de la diplomatie pour apercevoir les buts de la diplomatie culturelle. Et,les buts de la diplomatie …représentent un spectre large,avec,d’un côté,la vision réaliste et de l’autre côté la vision idéaliste. Du côté réaliste,on peut prendre,par exemple,Raymond Aron,selon lequel le but de la diplomatie serait de  garantir les intérêts d’un pays donné par la négociation. Parmi les idéalistes,le président américain Woodrow Wilson considérait que les relations internationales devaient être harmonieuses et pacifiques,obéissant à des règles communes de droit international (et s’éloigner donc de la seule loi souveraine de l’intérêt national).

Le brillant diplomate polonais Adam Czartoryski (1770 – 1861) contribue,lui,au-delà les siècles,par une vision plus équilibrée de la diplomatie :pour lui,le but de la diplomatie est de considérer «l’utile et le profitable,sans égard pour le vrai et le juste»[2].

Dans la vision idéaliste,des relations harmonieuses et pacifiques (entre le monde occidental et le monde musulman,dans le cas que nous analysons) sont,à l’évidence,dans l’intérêt de tous.

Dans la vision la plus réaliste,les intérêts à défendre par la France varient bien-sûr d’un pays musulman à l’autre et sont surtout négociés avec les différentes  factions musulmanes au pouvoir. Mais ces intérêts seraient difficilement atteignables en situation de conflit. La sécurité par le non-conflit est censée donc faire partie des intérêts nationaux de la France dans la relation avec le monde musulman.

Grâce au procès d’émancipation en cours dans les pays musulmans la démocratisation du pouvoir sera un phénomène de plus en plus ample et l’image d’un pays au niveau de cette population gagnera une importance croissante.

La communauté musulmane en France est la plus importante d’Europe. Il est tout à fait normal qu’un pays musulman prenne en compte,dans son attitude envers la France,la politique que le gouvernement français mène à l’intérieur du pays vis-à-vis de la communauté musulmane.

Si on parle de la diplomatie culturelle classique,telle que la France la comprends,on peut regarder les actions[3] de l’opérateur culturel du Ministère des Affaires étrangères,l’Institut Français[4] (Cultures France jusqu’en 2011) :dans ce siècle qui a commencé,deux actions ont été dédiées aux pays musulmans :Djazaïr,une saison algérienne (janvier 2003 à décembre 2003) et la Saison de la Turquie en France (juillet 2009 à mars 2010). Deux actions de cette envergure,dans douze ans. La région prioritaire pour l’institution a été l’Europe de l’Est avec 7 pays (Hongrie,Pologne,Lettonie,Arménie,Russie,Estonie,Pologne,Croatie),suivie par Asie (Chine,Corée,Thai,Japon),Amérique du Sud (Brésil,Caraïbes,Thaïlande),Europe de Nord (Islande,Finlande,Pays-Bas),Amérique de Nord – Canada.

Plusieurs actions leurs ont été dédiées dans une période critique des relations avec un pays musulman proche,l’Algérie :de 1994 à 1995,plusieures agressions à l’adresse de la France (assasinats,prise d’otages en Algérie,attentats à la bombe en France) sont atribuées au GIA algérien (le Groupe islamique armé).

Les échanges culturels avec les pays musulmans se poursuivent cependant:Saison tunisienne en 1994-1995,Printemps palestinien en 1997,Saison jordanienne en 1997,« Horizons partagés » avec l’Egypte,en 1997-1998,le « Temps du Maroc » en 1999.

Crise ne rime pas toujours avec raréfaction des relations culturelles!

Dans le même domaine de la diplomatie culturelle,si on regarde les invités au Salon du livre de Paris,on peut observer qu’aucun pays musulman n’a été invité depuis sa création. En 2010,à l’occasion des 30 ans d’existence du Salon,30 auteurs étrangers sont invités,à côté de 30 auteurs français. Parmi ces trente auteurs étrangers,cinq auteurs seulement viennent des pays musulmans :Bugul Ken (Sénégal),El Aswany Alaa (Egypte),Gürsel Nedim (Turquie),Khadra Yasmina (Algérie),Nadji-Ghazvini Firouz (Iran).

En 2008 c’est la littérature israélienne qui est invitée au Salon du Livre de Paris. Le déroulement de cette édition est perturbé par l’appel au boycottage lancé par plusieurs pays arabes,le Liban,la Tunisie,l’Algérie,le Maroc,l’Arabie saoudite,le Yémen,ainsi que l’Union des écrivains palestiniens. Ils entendent dénoncer ainsi la politique d’Israël contre le peuple palestinien. Une alerte à la bombe a eu lieu le dimanche 16 mars qui contraint les organisateurs à l’évacuation totale du Salon.

Le Salon du Livre de Paris est organisé par le Syndicat national de l’édition qui regroupe 580 maisons d’édition. Parmi les partenaires institutionnels du Syndicat il y a le Ministère de la Culture,le Centre national du livre (qui est un établissement public du Ministère de la Culture) et le Ministère des Affaires étrangères.  Le Salon du Livre lui-même a parmi ses partenaires officiels L’Institut Français. Il y a des raisons à croire que ces institutions partenaires peuvent avoir un mot à dire dans la décision concernant les pays invités du Salon. Pourquoi ce mot à dire (des institutions dédiées à la diplomatie culturelle comme l’Institut Français et le Ministère des Affaires étrangères avec ses Directions spécifiques) ne serait-il pas du champ lexical de la diplomatie culturelle,  qui comprend égalemment des termes comme pouvoir d’influence ou diversité culturelle ?

La diplomatie culturelle de la France est,avant tout,une diplomatie d’influence.  Les Algériens,les Egyptiens,les Iraquiens sont censés nouer un bon rapport avec la France à travers les produits et les actions culturelles proposés dans les Instituts Français de ces pays respectifs. Des produits et des actions culturelles qui sont censés donc induire une attitude positive (des musulmans donc,dans le cas que nous analysons) à l’égard de la France.

Influencer les attitudes – est donc un but de la diplomatie culturelle,surtout dans la période contemporaine,quand la personne a les moyens non pas seulement de consommer et d’admirer,mais d’agir aussi.

Dans cette ligne de raisonnement,les mesures de politiques intérieure d’un Etat peuvent avoir à faire avec la diplomatie culturelle dans la mesure où un musulman d’un pays étranger à la France peut se sentir concerné par la politique que l’Etat français mène par rapport à la communauté musulmane Française et adapter son attitude par rapport à la France en fonction de cela.

Le 1er novembre 2012,le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu faisait une visite à Toulouse pour participer à une cérémonie commémorative des quatre victimes juives de l’islamiste fondamentaliste Mohammed Mérah. Il ferme son discours en chantant « Am Yisrael Hai » ( « Israël est vivant ») dans la présence du président de la République Française,François Hollande. Un geste qui peut avoir plusieurs grilles de lecture dans les rangs de ceux du milliard et demi de musulmans dans le monde qui ont eu connaissance de cette visite conjointe à Toulouse :il voulait dissuader la répétition de tels actes terroristes contre une communauté en France (dans ce cas,celle juïve);mais aussi il cautionnait les buts et les méthodes de l’état Israël par rapport à la Palestine. Ce qui n’était pas censé générer des pensées positives,pacifiques et apaisantes dans l’esprit des musulmans dans le monde par rapport à la France.  De nos temps,surtout,quand ces pays sont dans l’effervescence d’une émancipation libertaire.

Ce que le gouvernement communique par rapport à des communautés étrangères en France peut avoir à faire avec la diplomatie culturelle puisque c’est l’attitude des citoyens de l’état d’origine qu’on peut influencer.

Les Etats-Unis sont concernés le plus par cet aspect de la relation avec une communauté dont des membres ont perpetré des attaques meurtriers à son encontre.

Il y a une grande différence entre la diplomatie culturelle française et celle américaine :la diplomatie culturelle américaine est surtout une diplomatie publique :la préoccupation majeure du gouvernement américain en matière de diplomatie culturelle est de communiquer :il veut expliquer,faire compréhensible et acceptable les actions (militaires surtout) que les Etats-Unis mènent dans le monde.

Après le 11 septembre 2001,les Américains sont préoccupés de montrer que la guerre contre le terrorisme n’est pas une guerre contre l’Islam. Des efforts qui ont mené à l’obtention par le président Obama du Prix Nobel de la paix en 2009, »pour ses efforts extraordinaires en faveur du renforcement de la diplomatie et de la coopération internationales entre les peuples ». Bien sûr,ça peut choquer,dans un discours de réception du prix Nobel de la paix un argumentaire de la guerre juste. Mais ce prix est peut-être le résultat de cet effort de communication des Etats-Unis à l’adresse du monde musulman.

Les faits ne parlent peut-être pas assez d’eux-mêmes. Les paroles prouvent,elles-aussi,leur utilité. La France,contrairement aux Etats-Unis,a soutenu l’admission de la Palestine à l’UNESCO et à l’ONU et tout de même l’image de la France s’érode dans le monde musulman . Barak Obama a reçu le prix Nobel de la paix dix jours après avoir décidé l’envoi de 30 000 soldats supplémentaires en Afghanistan.

Le gouvernement fait déjà de la diplomatie publique quant à sa politique étrangère dans le sens où il essaie de communiquer sur ses decisions de politique étrangère :un programme « le Quai d’Orsay hors les murs »vise à mieux faire connaître la politique étrangère de la France. Dans cet esprit,le ministre des affaires étrangères a fait un discours sur la politique étrangère de la France à l’École Normale supérieure,le 5 février 2013,le porte–parole du Ministère des affaire étrangères Philippe Lalliot donne une conférence sur le même sujet devant les étudiantes de l’Université de Nantes,le 21 février 2013.

Mais le gouvernement communique beaucoup moins,d’une manière organisée,à l’adresse du monde musulman.

Le réseau d’Instituts Français dans le monde est,pour la France un instrument puissant et précieux de diplomatie culturelle.

S’adresser à un public étranger,établir un lien culturel avec lui,n’est pas,toutefois,une action confinée à un Institut cultuel.

Oana Barsan

 

 

 

 

 


[1] http://www.ifop.com/?option=com_publication&type=poll&id=2028

[2] Adam Czartoryski,Essai sur la diplomatie,Les Editions Noir sur Blanc,2011.

[3] les actions dédiées au dialogue culturel :festivals,saisons,années.

[4] http://www.institutfrancais.com/fr/festivals-saisons-annees-culturelles-archives

 

 

Les moments forts de la diplomatie culturelle en 2011 (2)

Le colloque organisé par l’Institut Français les 12 et 13 décembre 2011 avec le titre « Diplomatie culturelle. Un atout pour la France dans un monde en mouvement » entre communication publique et diplomatie publique


Une conférence importante dans le champ de la diplomatie culturelle,au cours de l’année 2011,c’était celle organisée par le Ministère des Affaires Etrangères et l’Institut Français,au Collège de France,avec le titre :« Diplomatie culturelle. Un atout pour la France dans un monde en mouvement ».  Une conférence qui s’est servie largement des nouveaux média :les débats de la conférence ont pu être suivis en direct sur Internet (20 000 personnes) et les vidéos peuvent encore être consultées,deux mois après avoir eu lieu,sur le site colloque-diplomatie-culturelle.fr et sur le site de l’Institut Français.

Une action de communication publique,puisque la diplomatie culturelle est sortie se montrer au peuple,elle communique sur elle-même,elle veut se faire connaître auprès du grand public. Une action (indirecte plutôt) de diplomatie publique,puisque les instances du gouvernement ont fait connaître leurs idées auprès des représentants d’autres pays qui vont communiquer,eux aussi,par la suite.

Voici,pour ceux qui n’ont pas pu suivre les travaux de la conférence,quelques idées qui ont été exprimées[1]:

Une première table ronde s’est intéressée à « La diplomatie culturelle dans les diplomaties d’influence »,un positionnement (de la France) sur la scène des relations internationales culturelles.

Il semble une certitude,du côté de la France,cette prise de conscience du fait qu’elle n’est plus le seul foyer culturel voulant rayonner à l’extérieur.  Bruno Racine,président de la Bibliothèque nationale de France,parle d’une « nouvelle cartographie de la culture mondiale ». Les modèles européens et américains ne sont plus les seuls à se reproduire dans le monde entier,des initiatives extra-occidentales comme celles chinoises,avec les Centres Confucius,sont apparues déjà depuis à peu près une dizaine d’années.  On a parlé,dans ces conditions,d’une possible régression,dans le futur,du modèle occidental de la diplomatie culturelle comme diplomatie d’influence,mais est-ce que cela est vraiment possible si on pense au fait que ce type de diplomatie occidentale a servi de modèle aux diplomaties culturelles non-occidentales ?

Pour ce qui est de la diplomatie spécifique américaine,deux aspects ont été soulignés,grâce à deux intervenants,Eytan Gilboa et Justin Waïsse. Aux Etats-Unis,la « Public diplomacy » fait office de diplomatie culturelle,tout en étant,bien sûr,une diplomatie d’influence. Eytan Gilboa,visiting professor à l’USC Center on Public Diplomacy de Los Angeles,  théoricien de la « public diplomacy »,nous a fait un aperçu de cette dernière,en nous assurant que la culture est un instrument principal de la « public diplomacy» et que cette dernière est à son tour une composante clé de la « soft power ».

L’importance du commerce pour la diplomatie d’influence américaine a été très bien soulignée par Justin Waïsse directeur de recherches à Center on the United States and Europe,Brookings Institution.  Un des moteurs principaux qui ont mu la diplomatie culturelle américaine a été la préoccupation du gouvernement américain d’ouvrir les marchés ce qui a entraîné l’explosion de l’industrie culturelle américaine et la dissémination des produits culturels américains partout dans le monde.

A la différence des Etats-Unis,préoccupées surtout par la puissance de projection de leur diplomatie culturelle,le Royaume – Uni manifeste un désir de réciprocité dans sa diplomatie d’influence. Martin Davidson,Chief executive of the British Council a accentué (dans la deuxième table ronde,« Géopolitique des diplomaties culturelles ») le fait que son institution pratique une diplomatie culturelle  in both directions.

Avec la préoccupation de la diplomatie culturelle française pour la diversité culturelle,les diplomaties culturelles « à l’européenne » semblent engagées dans cette voie des relations bidirectionnelles et réciproque dans la champ de la culture.

Tout de même,et surtout pour la diplomatie culturelle française,l’équilibre très délicat entre projection de la culture française et diversité culturelle demande une grande habileté à être tenu.

Pascal Nègre,président directeur général d’Universal Music France [2],au cours de la troisième table ronde,« Culture et économie :le rôle des industries culturelles » a exprimé sa conviction que la francophonie va devenir,grâce à l’essor du numérique,un modèle économique aussi,et pas seulement politique et culturel,ce qui va beaucoup conforter la diplomatie culturelle française.

Pour ce qui est de la création française,Alain Quemin,professeur de sociologie de l’art à l’Université Paris 8 a insisté,dans le cadre de la sixième table ronde,« Diplomatie culturelle et soutien à la création » sur le fait que les institutions dédiées à la diplomatie culturelle (Ministère des Affaires Etrangères,Institut Français),devraient entretenir une relation plus étroite avec la Direction de la Création du Ministère de la Culture et de la Communication. Il rappelle aussi que les Etats-Unis et l’Allemagne écrasent la diversité culturelle et que,dans ces conditions,une priorité en France serait que l’argent publique aille au soutien des artistes français.

Olivier Poivre d’Arvor,directeur de France Culture et ancien directeur de l’actuel Institut Français,a illustré par l’exemple américain l’attitude que les institutions de l’état français devraient avoir (en matière budgétaire),par rapport à la culture :dans le programme New Deal (1933-1938) par lequel Franklin Roosevelt entendait lutter contre la Grande Dépression,une partie importante était dédiée (en période de crise donc) au soutien à la création. Ainsi des artistes comme Jackson Pollock,Joseph Losey,Arthur Miller,Orson Welles ont pu en profiter et nourrir leur création qui a fait bénéficier l’Etat américain.

Samantha Jobs,chef adjoint du Digital Diplomacy Group,Foreign and Commonwealth Office,a parlé,dans le cadre de la dernière table ronde,« Le numérique :nouveaux espace de diffusion,nouveaux espace de débat »,de la digital diplomacy,qui n’est autre qu’une « classical diplomacy with digital tools » [3].

En clôturant le colloque,le sujet de cette table ronde est révélateur pour les conclusions qui ont pu en être tirées :les nouvelles technologies sont un élément important,autant dans la diffusion des produits culturels ou des idées,que dans leur qualité d’être un espace de débat (les mouvements révolutionnaires des pays arabes le démontrent). Le lien avec les industries culturelles et avec le commerce est tout aussi important,si on veut une diffusion à une échelle importante des produits culturels.

Une bonne nouvelle est que de plus en plus de pays font la démarche d’utiliser les bienfaits de la culture dans diverses formes d’une diplomatie d’influence. Le pouvoir de ce soft power se trouve renforcé.

Signe de ce renforcement est l’organisation de ce colloque même,au-delà de la traduction d’une réorganisation de la diplomatie culturelle française,dans le sens d’un effort de décentralisation.

Oana Barsan

 

 

 

 

 

 


[1] Sélection subjective et partielle ;le programme complet des tables rondes,les intervenants et les vidéos des interventions se trouvent à l’adresse :http://colloque-diplomatie-culturelle.com/pro/fiche/quest.jsp;jsessionid=7843DB3EC41A4D336F0C615D4B485EDB.gl1 ou à l’adresse :http://www.institutfrancais.com/evenement/La-diplomatie-culturelle-un-atout-pour-la-France-dans-un-monde-en-mouvement/evpg1152.html

[2] Vivendi,le groupe duquel Universal Music fait partie,est le troisième groupe industriel (culturel) mondial.

 

Les moments forts de la diplomatie culturelle en 2011 (1)

Le vote en faveur de l’adhésion de la Palestine à l’UNESCO –une victoire de la diplomatie culturelle

 

La nouvelle présence de la Palestine dans l’un des organismes importants du système ONU (le vote du 31 octobre 2011 par lequel son statut de membre entier de l’UNESCO est reconnu) a des chances pour qu’elle soit plus qu’un (heureux) événement ponctuel dû à un degré plus ou moins élevé au hasard. Elle est indéniablement liée  aux mouvements d’émancipation des populations des pays arabes musulmans (de 2010-2011)  dont le conflit israélo-palestinien pourrait être une clé;elle peut  être surtout une étape importante vers la création d’un état palestinien.

Le vote du 31 octobre 2011 au siège de l’UNESCO,à Paris,est l’expression d’un nouveau positionnement des acteurs sur la scène internationale dû à un nouveau rapport de forces.

Parmi les pays qui ont dit « oui »,on peut voir quatre des dix premières économies mondiales (Chine,France,Espagne,Inde),onze des pays appartenant à l’Union Européenne,des pouvoirs émergents comme Argentine,Brésil,Fédération Russe,Afrique du Sud,Arabie Saoudite,Turquie,Indonésie.

Dans les 52 abstentions il y a trois des premières économies mondiales (parmi lesquelles,surtout,l’abstention du Royaume-Uni est révélatrice),onze autres pays de l’Union Européenne et des pouvoirs émergents comme le Mexique et la Corée du Sud.

Le positionnement dans un camp différent de celui des Etats-Unis des pays qui ont dit oui et aussi de ceux qui se sont abstenus marque encore une fois le passage déjà consommé du monde unipolaire (où l’unique pôle c’était les Etats-Unis) à un monde multipolaire.  Les BRIC,les nouvelles puissances mondiales (Brésil,Russie,Inde,Chine) ont dit « oui »,une nouvelle marque de désolidarisation des Etats-Unis.

Si on regarde les 14 « non »,on peut voir cinq membres de l’Union Européenne,deux des premières économies mondiales (Etats-Unis et Canada),un pouvoir émergent (Australie),Israël et cinq états de sensibilité anglo-saxonne,de l’Océan Pacifique ou Amérique centrale.

Ce n’est peut-être pas hasardeuse la présence parmi ses 14 « non »,de pays qui ont fait partie de l’UNSCOP (United Nations Special Committee On Palestine),comité créé par l’ONU,en 1947,pour élaborer un plan de partage de la Palestine. Il y avait,en 1947,parmi les 11 pays de l’UNSCOP :l’Australie,le Canada,les Pays-Bas,la Suède,la Tchécoslovaquie.

En ce qui concerne la République Tchèque,la coopération militaire avec les Etats-Unis est,très probablement,une autre explication de ce vote :Washington a annoncé le projet de déployer,en 2015,de missiles SM-3 en Pologne et en République tchèque,dans le cadre d’un nouveau projet de défense anti-missile en Europe).    

Pour ce qui tient à l’Allemagne,son partenariat stratégique avec les Etats-Unis,du temps de la guerre froide,le partenariat militaire et économique actuel y sont pour quelque chose. L’Allemagne est resté,après la chute du mur de Berlin,le pays européen avec la présence militaire américaine la plus nombreuse. La plupart des militaires américaines se trouvent en Bavière et dans le Bade-Würtemberg,ancien secteur d’administration américain hérité du partage du pays entre les puissances victorieuses en 1945. Les bases aériennes de Ramstein et Spangdhalem ont servi à l’offensive contre l’Irak et Heidelberg abrite depuis 1967 le commandement des forces américaines en Europe[1]. Economiquement,les Etats-Unis sont le second partenaire économique de l’Allemagne,après la France.

Ce qui peut donner plus à penser dans ce positionnement de l’Allemagne est le fait que,en tant que moitié du moteur européen,avec la France,elle n’a pas les mêmes options stratégiques que cette dernière,ce qui peut fonder le manque de convergence au sein de l’Union Européenne.

Le vote négatif ou l’abstention des pays de l’Europe centrale,de l’Est,des Pays baltes ou Nordiques n’est,lui non plus,pas très étonnant,en connaissant les nouvelles modes pro-américaines des pays de l’Europe centrale,de l’Est ou baltes (dues aussi à l’expansion de l’OTAN dans ces directions) ou le conservatisme des Pays nordiques.

Graeme Bannerman[2],un ancien officiel du Département d’Etat américain a souligné que “la crédibilité des Etats-Unis dans le monde arabe a diminué beaucoup dans les dernières années »,provoquant “une immense dégradation du rôle des Etats-Unis”[3].  Il a exprimé aussi sa conviction que la décision de l’Autorité Palestinienne de chercher de la reconnaissance auprès des Nations Unies met en question le leadership américain lié aux efforts de paix dans la région. “Notre capacité d’influencer est plus réduite aujourd’hui qu’à aucun autre moment dans les dernières 35 années” [4].

Le bénéfice immédiat de l’entrée de la Palestine à l’UNESCO – le fait qu’elle pourra solliciter l’inclusion des lieux saints sur des territoires palestiniennes occupés par Israël sur la liste du patrimoine culturel mondial de l’UNESCO – va se traduire par une sorte de protection internationale de ces sites et donc de quelques fragments de l’identité culturelle palestinienne.

Sur le long terme,et contre le scepticisme général,notre conviction est que cette entrée de la Palestine à l’Unesco,sur le fond du repositionnement des acteurs sur la scène internationale va déboucher sur une reconnaissance encore plus étendue de l’Etat palestinien,ce qui va rendre les frontières de son état encore plus solides.

Les événements d’émancipation des pays arabes réunis sous la dénomination de « Printemps Arabe » ont été le facteur essentiel qui a ouvert cet horizon.

Alain Gresh,dans son article du Monde diplomatique de mars 2011 « Ce que change le réveil arabe » entrevoit un lien entre le courant des révoltes arabes et le conflit israélo-palestinien :

« La différence majeure avec le Proche-Orient d’aujourd’hui [l’autre terme de comparaison étant l’Indonésie de mai 1998 et la manière dont Washington avait su s’adapter à la chute de la dictature de Suharto] tient à la Palestine,dont de nombreux observateurs croient,à tort,qu’elle est devenue secondaire pour les manifestants. Au Caire,ce sont les organisateurs qui ont volontairement banni tout slogan antiaméricain et anti-israélien,ayant décidé de se concentrer sur un seul adversaire,le régime ;un souhait compris par tous. Mais,après la chute de M. Moubarak,lors de la gigantesque célébration de la victoire,le 18 février au Caire,les manifestants ont massivement repris des slogans sur la libération de Jérusalem.

Pendant des décennies,les Etats-Unis ont pu soutenir quasi inconditionnellement Israël sans avoir à en payer le prix — sinon leur impopularité auprès de la « rue arabe »,dont ils se moquaient —,les dirigeants arabes restant des alliés fidèles. Cette période s’achève. On avait déjà pu entendre,en mars 2010,le général David Petraeus,alors chef du Commandement central des forces américaines (Centcom),affirmer : « La colère arabe sur la question palestinienne limite la puissance et la profondeur de nos relations avec les gouvernements et les peuples de cette zone et affaiblit la légitimité des régimes modérés dans le monde arabe[5]. »

Sur la scène américaine,James A. Baker III,secrétaire d’état pendant l’administration Reagan,(1989-1992),en parlant à l’Institut Américain pour la Paix (US Institute of  Peace)[6],observait que le Printemps Arabe a le potentiel “de redessiner le paysage politique et social dans le Moyen Orient d’une manière imprédictible »[7]. Il avertissait,aussi,que sur le court-terme,ces évènements peuvent rendre les choses plus compliquées parce que plus difficiles les démarches des leaders arabes d’engager des négociations de paix avec Israël. Il précisait,néanmoins,pour le long terme,« que Le Printemps Arabe devrait être bénéfique pour la région,surtout si cela mène à l’installation de la démocratie,des droits de l’homme,de la stabilité économique et de la justice sociale »[8].

Dr. John Mearsheimer,professeur de sciences politique à l’Université de Chicago et co-auteur du livre  The Israel Lobby and US Foreign Policy disait au Centre Palestinien de Washington,le 4 novembre 201,que les Etats-Unis sont désormais «manifestement en grande difficulté» dans le Moyen-Orient et la situation est peu susceptible de changer,« si c’est le cas, il sera pour le pire ». Il a ajouté que le printemps arabe qui balaie maintenant toute la région représente « un changement radical » [9] en raison des conséquences pour les Etats-Unis,surtout si la démocratie se répand dans la région.  »Ce qui importe ici est que l’opinion publique dans le monde arabe va avoir un impact beaucoup plus grand qu’il a eu dans le passé », ce qui implique que les dirigeants arabes ne seront plus en mesure de se protéger de leurs peuples.

Ce qui aura des suites aussi sur les relations avec les Etats-Unis. Les Etats-Unis (dont le bras armé dans le Moyen Orient est Israël) étaient habitués à discuter avec les leaders;le pouvoir dont les sociétés civiles de ces pays sont en train de s’investir vont rendre les efforts des Etats-Unis à imposer leur vues encore plus difficiles.

Il y a des raisons pour regarder d’un œil plus confiant les démarches de la Palestine vers la création d’un Etat palestinien,démarches qui ont marqué un très bon point lors de l’admission de la Palestine à l’UNESCO,une victoire de la diplomatie culturelle.

Oana Barsan

 

 

 


[2] le 2 novembre 2011,à Washington,dans le cadre de la conférence « Twenty Years After Madrid: Lessons Learned and the Way Forward for Arab-Israeli Peacemaking, »

[3] En original:“U.S. credibility in the Arab world has fallen dramatically in recent years”,causing “a huge degradation of the U.S. role.”

[4] En original “Our ability to influence is limited today more than at any time in the last 35 years”

[5] Témoignage devant le Sénat américain,16 mars 2010.

[6]Le 2 novembre 2011,à Washington,dans le cadre de la conférence « Twenty Years After Madrid: Lessons Learned and the Way Forward for Arab-Israeli Peacemaking, »

[7] En anglais:“to rearrange the political and social landscape in the Middle East in unpredictable ways”

[8] the Arab Spring should “benefit the region,particularly if it leads to the spread of democracy,human rights,economic stability and social justice”

[9] « sea change » en original